Phrónêsis

17 mai

Liberté et responsabilité

Même si la liberté en tant que valeur constitue l’un des droits naturels de l’individu comme le rappelle la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, et de ce fait semble relever essentiellement d’un contexte de droit, et qu’on la confonde souvent avec le libre-arbitre, il reste que ce dernier détermine souvent comment le politique se l’approprie.

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. » art. 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789).

Ce qui nous préoccupe c’est de comprendre comment par méconnaissance des mécanismes psychologiques derrière le libre-arbitre, ses limites, etc., l’on en arrive à réglementer la vie de nos concitoyens sans toujours penser aux effets pervers. Qu’il s’agisse de pure atteinte aux droits fondamentaux, ou plus généralement de stratégies contre-productives.

L’habileté d’un soi-disant génie n’est parfois rien d’autre que son incapacité à comprendre la complexité d’une situation ou son mépris profond pour les droits d’autrui.

Ainsi la tendance collectiviste et constructiviste de vouloir faire le bien des gens malgré eux n’a pas seulement existé dans les régimes totalitaires cultivant le syndrome d’utopie. Elle se retrouve de plus en plus dans nos social-démocraties. Il semblerait que dans la relation complémentaire établie entre l’état et les citoyens se soit développé une rétroaction positive qui ne fait qu’accentuer de plus en plus le positionnement de chacune des parties.

En position basse on aura tout un ensemble de forces qui revendiquent un état-providence, toujours plus de moyens, toujours plus de contrôle, de réglementations, d’interventionnisme dans nos vies. Bref de moins en moins de libertés.

En position haute on retrouvera l’état, ou du moins ses représentants, nos élus et ceux qui aspirent à l’être, prêts à écouter la foule relayée par les médias et les groupes d’opinion. Ce qui en soi ne poserait pas (trop) problème s’il ne s’agissait de répondre de manière terriblement simplificatrice à des situations complexes mettant en jeu plusieurs facteurs, ou se précipiter et s’emporter de façon névrotique — exagérée par rapport à l’événement en cause — suite à un fait divers isolé. Ils ont tendance à oublier que, dans toute interaction humaine (et à tous les niveaux, aussi bien s’agissant d’une famille que d’une entreprise commerciale ou d’un système politique), la causalité n’est pas linéaire et unidirectionnelle mais circulaire.

L’escalade dans cette relation complémentaire entre une figure paternelle incarnée par le politique dont on attend presque tout désormais et l’état de sujétion presque infantilisant dans lequel la culture ambiante tend à nous maintenir devrait nous interpeller sur les questions fondamentales de liberté et de responsabilité individuelles.

Il ne se passe pas une semaine ou un mois sans qu’un fait divers défraye la chronique dès qu’il s’agit d’un comportement déviant exagéré ou d’un passage à l’acte violent. Ne parlons même pas de ceux qui régulièrement s’en prennent à des pratiques qu’ils ne comprennent pas et voudraient voir tomber sur celles-ci au mieux plus de réglementations ou contraintes, au pire une pure et simple interdiction. Nul besoin pour notre propos de nous référer à l’un de ces cas. Au contraire, choisir une activité anodine permettra par effet de contraste de souligner encore plus l’exagération hystérique de ceux qui veulent toujours plus se mêler de la vie des autres. Prenons donc l’exemple des jeux-vidéo dits “violents”.

Précisons de suite sur un plan sémantique qu’ils ne sont pas violents en eux-mêmes, mais qu’ils mettent en scène la violence. Comme le faisaient le théâtre antique ou Shakespeare. Un match de Rugby ou de Hockey oui, peut en lui même être violent à l’occasion. D’ailleurs certains lobbies ne se sont pas gênés pour s’appuyer (sans avoir rien compris des inférences qu’il faut en tirer) sur des études de psychologie ayant montré une augmentation de l’agressivité mesurée après une séance sur de tels jeux. En effet, et alors ?

Le même genre d’élévation du seuil d’activation, de l’agressivité, et des hormones qui vont avec, pourrait tout aussi bien être constaté après une séance de n’importe qu’elle activité impliquant concentration, compétition, enjeu, etc. C’est une conséquence normale sur la plan psychophysiologique dans une situation où l’on est sous pression. A ce titre nombre de sports collectifs devraient alors plutôt être visés par ces détracteurs. D’ailleurs, nous parlions plus haut de cette tendance liberticide à vouloir intervenir suite à un fait isolé (bien que malheureux, nous en convenons). Combien de joueurs sur console ou ordinateur sont-ils devenus fous, se sont suicidés, sont morts de faim, etc., par rapport aux millions de joueurs qui ne sont pas passés à l’acte. A contrario, combien de matches dégénèrent chaque dimanche en bagarre collective ? Loin de nous de fustiger non plus le sport. Il s’agit juste de mettre en évidence l’absurdité statistique des raisons qui poussent d’aucuns à intervenir dans des domaines où d’emblée la question est mal posée. Ou de nous jouer de ces faux-arguments en les leur renvoyant.

Qu’est-ce qui peut donc bien motiver ces groupes de pression, moralisateurs et autres persuadés de posséder la “bonne” façon de voir le monde, ou la simple opinion qui acquiesce aux réactions suscitées par la dernière dépêche stigmatisant à nouveau une pratique répandue à cause d’un cas isolé ?

Nous avons déjà évoqué le syndrome d’utopie, concept forgé par l’école de Palo Alto. Rappelons ce que Paul Watzlawick en disait :

« tous les aspects du syndrome d’utopie ont ceci en commun ; les prémisses sur lesquelles le syndrome se fonde sont considérées comme plus réelles que la réalité. Nous voulons dire par là que, lorsqu’un individu (ou un groupe, une société) s’efforce d’ordonner son univers en accord avec sa prémisse et que son effort échoue, il ne va pas normalement réexaminer sa prémisse pour savoir si elle ne recèle pas d’élément absurde ou irréel, mais nous l’avons vu, accuser l’extérieur (par exemple, la société), ou sa propre incapacité.

On pourrait arguer qu’il y a comme un côté naïf, idyllique, dans les représentations du monde que se font ceux qui entretiennent ce syndrome. Les problèmes peuvent commencer à surgir dès lors qu’ils ne comprennent pas que l’on puisse percevoir la réalité différemment, mais surtout lorsqu’ils veulent l’imposer aux autres. Même si leurs intentions sont bonnes et l’on sait combien le chemin de l’enfer en est pavé… Pire, il se pourrait même qu’il n’y ait pas de solution globale pour ces phénomènes locaux, même malheureux, et c’est là que le syndrome prend tout son sens : s’entêter aujourd’hui à chercher des solutions à des situations particulières, alors que par le passé l’humanité semblait généralement avoir appris à les accepter.

Ces utopistes voient des solutions là où il n’y en a pas. En effet, pourquoi a priori vouloir résoudre des problèmes si ceux-ci n’existent pas ? Au lieu d’observer simplement les faits, agir au cas par cas si effectivement il y a un souci quelconque — en incluant le contexte de la situation ainsi que toute la complexité des facteurs possibles — qu’est-ce qui peut bien pousser à régulièrement stigmatiser des pratiques de divertissement comme les jeux vidéo ? Soit c’est par crainte de risques possibles fantasmés, soit c’est pour répondre à cette pulsion de trouver à tout prix LA cause à des phénomènes perçus à un niveau social mais qui se révèle vite réductrice quand on explore les cas individuels. Dans tous les cas le bouc-émissaire devient le responsable idéal car le moralisateur utopiste s’efforce d’atteindre un monde sans problèmes. Il suffit qu’il redéfinisse le sens de certaines pratiques, les reconnaisse comme fondamentalement anormales et donc passibles de solution. Bref, tout porte à croire qu’il définit les difficultés et plaisirs normaux de la vie comme des anomalies qu’il faut corriger.

à suivre…

(fin de l’article dans la semaine)

15 mai

Fractals

Les fractals sont des objets mathématiques fort étranges. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet à propos d’auto référence, de complexité, de théorie du chaos et autres curiosités.

Voici quelques créations — ou devrait-on plutôt dire explorations — pour le simple plaisir des yeux et le ravissement de l’esprit.

Vegetalitude

Leaf

Tentacles

Inside Wood

15 mai

Des fleurs pour Algernon

Algernon

Conte randu n°1 3 mars.

Le Dr. Strauss dit que je devrez écrire tout ce que je panse et que je me rapèle et tout ce qui marive à partir de maintenan. Je sait pas pourquoi mais il dit que ces un portan pour qu’ils voie si ils peuve mutilisé. J’espaire qu’ils mutiliserons pas que Miss Kinnian dit qu’ils peuve peut être me rendre un télijan. Je m’apèle Charlie Gordon et je travail à la boulangerie Donner. Mr. Donner me donne 11 dolar par semène et du pain ou des gâteau si j’en veut. J’ai 32 ans et mon aniversère est le mois prochin. J’ai dit au Dr. Strauss et au proféseur Nemur que je sait pas bien écrire mes il dit que sa fait rien il dit que je dois écrire come je parle et come j’écrit les compositions dans la classe de Miss Kinnian au cour d’adultes atardé du Colege Bikman où je vait 3 fois par semène a mes heures de liberté. Le Dr. Strauss dit d’écrire bocou tou ce que je panse et tou ce qui m’arive mes je peux pas pansé plus pasque j’ait plus rien a écrire et je vais marété pour ojoudui.

Charlie Gordon

C’est ainsi que débute Flowers for Algernon de Daniel Keyes, l’un des romans de Science-Fiction les plus poignants qu’ils nous ait été donné de lire.

Publié au départ sous forme de nouvelle en 1959, laquelle remporte le Prix Hugo de la meilleure nouvelle courte, le roman paraîtra en 1966 et obtiendra à son tour le Prix Nebula du meilleur roman, amplement mérité.

Des fleurs pour Algernon raconte l’histoire de Charlie Gordon, un adulte arriéré mental qui rêve depuis longtemps de devenir “un télijan” (intelligent). Algernon est le nom d’une petite souris de laboratoire sur laquelle deux chercheurs ont expérimenté leurs dernières découvertes en neurobiologie ; et les performances constatées en laboratoire sur des épreuves de labyrinthe de plus en plus complexes (bien connues des étudiants de psychologie) conduisent le professeur Nemur et le Dr Strauss à vouloir administrer leur traitement sur un sujet humain. Charlie, qui suit des cours du soir pour apprendre à lire et à écrire dans la classe de Miss Kinian à l’Université Beekman, apprend l’existence de ce projet et se porte volontaire.

L’opération du cerveau qui a réussi sur la souris est alors pratiquée sur Charlie et ses facultés mentales commencent à se démultiplier. Suivi psychologiquement après l’intervention, on lui demande de tenir un journal intime dans lequel il devra consigner ses comptes-rendus.

Rapidement le lecteur suit l’évolution de Charlie tant dans le fond que par la forme. A ce titre, le choix de narration sous forme de journal est extrêmement bien choisi, les progrès de style, de richesse du vocabulaire, etc., sont autant d’indices indirects. Mais l’on assiste aussi, en témoin subjectif, à l’apparition d’effets secondaires qui vont mettre en place certains noeuds de l’histoire.

Daniel Keyes, qui était psychologue, a pointé du doigt un phénomène courant chez les élèves qu’on appelle aujourd’hui “précoces”, longtemps ignoré par les institutions chargées d’éduquer nos bambins. Il s’agit du décalage entre le développement cognitif et la maturation émotionnelle. Qui peut parfois se révéler d’autant plus chez ceux qui ont sauté des classes. Sans oublier le regard des autres, camarades ou collègues, de la simple incompréhension, en passant par la jalousie et les moqueries, jusqu’aux brimades pure et simples.

Charlie, tel un enfant empli d’innocence et profondément gentil entre de plein fouet dans l’univers des adultes sans passer par la case adolescence et découvre un monde où existent le mensonge, l’hypocrisie, la méchanceté, l’ambition égoïste… mais aussi les femmes, l’amour.

C’est un livre que nous recommandons en général à ceux qui sont un peu réfractaires à la Science-Fiction, genre souvent mal connu et dont on croît qu’il ne traite que d’histoires du futur ou de vaisseaux spatiaux. Alors qu’il s’agit avant tout comme en philosophie de faire cet exercice pratique qu’on appelle expérience de pensée : que se passerait-il si… Et si ?

Sauf qu’en prenant une forme littéraire on y ajoute le fait de raconter une histoire, bonne si possible.

A ce titre, Daniel Keyes à plus que largement réussi son pari.

13 mai

Démocratie et liberté

Le très respectable Benjamin Franklin disait :

La démocratie, c’est deux loups et un agneau votant ce qu’il y aura au dîner.
La liberté, c’est un agneau bien armé qui conteste le scrutin.

Le terme de démocratie a tellement été galvaudé qu’il finit dans la bouche de certains par signifier quelque chose en rapport avec la morale ou la justice et non plus une forme de gestion des rapports de pouvoir ou l’organisation d’une société. Ainsi quand d’aucuns profèrent un “ce n’est pas démocratique !” ont doit plutôt entendre “ce n’est pas juste”.

Un autre type de confusion, et le mot de Benjamin Franklin nous y a fait penser, semble relever de l’identification entre la démocratie elle-même et une simple procédure de désignation de représentants (vote) ou autre méthode de prise de décision. Depuis Socrate on s’amuse de ressortir le bon vieux “mais c’est le moins mauvais des systèmes”, faute d’avoir trouvé mieux ou de se rassurer en le prenant pour un fait acquis et inébranlable inhibant toute volonté ou réflexion pour aller plus loin.

Ce ne serait pas si grave si l’on n’avait finit par oublier les effets pervers que toute pensée arrêtée finit par produire. La sacralisation de l’idéal démocratique indépassable devient alors un danger pour l’individu — la plus petite des minorités opprimées en somme — lorsqu’elle s’associe à cette terrible confusion avec des procédures de choix “au nom de la majorité”.

Oui, c’est bien leur point faible, on le pressentait avant même le théorème d’Arrow. Gardons cependant toujours en tête que la seule légitimité démocratique devrait peut-être finalement se baser sur le respect et la sauvegarde de la Liberté.

12 mai

Qu’est-ce que la Phrónêsis ?

Nous avons découvert la philosophie stoïcienne il y a près de vingt ans. Non seulement la lecture des aphorismes fut une véritable révélation, notamment ceux du célèbre philosophe esclave Epictète, mais rapidement nous comprîmes qu’il s’agissait avant tout d’une discipline, d’un aller-retour incessant entre l’oratoire et le laboratoire, les moments où l’on s’instruit et réfléchit, et les lieux où l’on expérimente et vit.

Epictète

Il y a quatre vertus stoïciennes : l’endurance ( sophrosunè ), la prudence ( phronesis ), le courage ( andreia ) et la justice ( dikaiosunè ). La plus importante des vertus consiste en la prudence car il s’agit de la science du bien et du mal, vertu fondamentale qui permet de prévoir (lat. prudentia, formé étymologiquement sur providere, prévoir).

La phrónêsis ou sagesse pratique représente donc l’aspect le plus important de la philosophie à savoir l’application des principes, l’inscription dans l’action. Bref, cette éthique est à la base du regard qui sous-tend ce blog. Qu’il s’agisse de psychologie, sciences humaines, philosophie de la Liberté etc., longtemps nous nous sommes posé cette question dès que nous apprenions et étudions quelque chose : qu’est-ce que cela m’apporte d’utile maintenant ? Que vais-je en faire concrètement ?

12 mai

Bonjour tout le monde !

Jeter ses premiers mots sur la page blanche, fût-elle virtuelle, n’est pas toujours chose aisée. Pourtant nous devons avoir déjà commis des milliers de messages sur divers fora, et reconnaissons une activité épistolaire digitale conséquente depuis les tous débuts du net (1996).

Après quelques tentatives, généralement avortées dans les semaines qui suivent, comme nombre de bonnes résolutions — phénomène bien connu et vécu par toute personne normalement constituée — nous nous lançons une fois de plus dans l’aventure étrange que de parler de choses et d’autres, donner son point-de-vue, partager ses idées, connaissances, ou simples états d’âme du moment. Aussi une façon de parler de soi en l’occurrence. Mais l’acte de blogguer y échappe-t-il seulement ?

Que trouvera-t-on sur ces pages ?

Au-delà d’articles de fond et de billets d’humeur sur divers thèmes dont les catégories majeures commencent à peine de se dégager de l’informe pulsion qui nous pousse à écrire aujourd’hui (mais dont on peut dire qu’il s’agira de sujets éclectiques comme la musique, la philosophie, les arts et divertissement numériques, etc.) l’on reconnaîtra qu’il s’agira avant tout du regard porté sur le monde et le comportement de nos semblables par votre humble serviteur.

Regard psychosociologique d’une part. Bien qu’il y a fort longtemps nous avons compris l’importance de ne pas trop nous prendre au sérieux dans un domaine et une profession qui pourtant l’exigent. Mais depuis nous avons intégré ce trait de la nature humaine, et aimons cultiver l’art du paradoxe. Regard d’un libertarien, d’autre part. Ou tout simplement d’un éternel amoureux de la liberté.

Bienvenue sur ce blog.

Ce n’est que le commencement…

Bereschit

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