Même si la liberté constitue l’un des droits naturels fondamentaux de l’individu comme le rappelle la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, et bien qu’on la confonde souvent avec le seul libre-arbitre, il reste que ce dernier détermine souvent comment le politique se l’approprie.
«La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits.» art. 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789).
Ce qui nous préoccupe donc ici c’est de comprendre comment par méconnaissance des mécanismes psychologiques derrière le libre-arbitre, ses limites, etc., l’on en arrive à toujours plus vouloir réglementer la vie de nos concitoyens sans penser aux effets pervers induits. Et ce, qu’il s’agisse de simple atteinte aux droits fondamentaux, ou plus généralement de stratégies contre-productives.
L’habileté d’un soi-disant génie n’est parfois rien d’autre que son incapacité à comprendre la complexité d’une situation ou son mépris profond pour les droits d’autrui.
Ainsi la tendance collectiviste et constructiviste de vouloir faire le bien des gens malgré n’existe pas seulement dans les régimes totalitaires cultivant le syndrome d’utopie. On l’a retrouve de plus en plus dans nos social-démocraties. Il semblerait que dans la relation complémentaire établie entre l’état et ses citoyens se soit développée une rétroaction positive qui ne fait qu’accentuer de plus en plus le positionnement de chacune des parties.
En position basse de cette relation complémentaire on aura tout un ensemble de forces qui demandent à un état-providence toujours plus de moyens, toujours plus de contrôle, de réglementations, d’interventionnisme dans nos vies. Parfois même au prix d’une réduction de nos libertés.
En position haute on retrouvera l’état, ou du moins les représentants de cette abstraction, à savoir nos élus et ceux qui aspirent à l’être. Toujours prêts à écouter la foule relayée par les médias et les groupes d’opinion. Ce qui en soi ne poserait pas (trop) problème s’il n’arrivait qu’ils réponde de manière terriblement simplificatrice à des situations complexes mettant en jeu plusieurs facteurs. Ou encore ne se précipitaient et s’emportaient de façon quasi névrotique — exagérée par rapport à l’événement en cause — suite à un fait divers isolé. Cette tendance chez certains semble montrer qu’ils ignorent que (bénéfice du doute), dans toute interaction humaine (à tous les niveaux, famille, groupe, organisation), la causalité n’est pas linéaire et unidirectionnelle mais circulaire et multiple.
L’escalade dans cette relation complémentaire entre une figure paternelle incarnée par le politique dont on attend presque tout désormais et l’état de sujétion presque infantilisant dans lequel la culture ambiante tend à vouloir nous maintenir devrait nous interpeller sur les questions fondamentales de liberté et de responsabilité individuelles.
Il ne se passe pas une semaine ou un mois sans qu’un fait divers défraye la chronique dès qu’il s’agit d’un comportement déviant exagéré ou d’un passage à l’acte violent. Ne parlons même pas de ceux qui régulièrement s’en prennent à des pratiques qu’ils ne comprennent pas et voudraient voir tomber sur celles-ci au mieux plus de réglementations ou contraintes, au pire une pure et simple interdiction. Nul besoin pour notre propos de nous référer à l’un de ces cas extrêmes. Au contraire, choisir une activité anodine permettra par effet de contraste de souligner encore plus l’exagération hystérique de ceux qui veulent toujours plus se mêler de la vie des autres. Nous prendrons donc l’exemple des jeux-vidéo dits « violents ».
Précisons de suite sur un plan sémantique qu’ils ne sont pas violents en eux-mêmes, mais qu’ils mettent en scène la violence. Comme le faisaient le théatre antique ou Shakespeare. Un match de Rugby ou de Hockey oui, peut en lui même être violent à l’occasion. Par ailleurs certains lobbies ont essayé de s’appuyer (sans avoir rien compris des inférences qu’on peut en tirer) sur des études de psychologie ayant montré une augmentation de l’agressivité mesurée après une séance sur de tels jeux. En effet, et alors ?
Le même genre d’élévation du seuil d’activation, et de l’agressivité, comme des hormones qui vont avec, pourrait tout aussi bien être constaté après n’importe qu’elle activité impliquant concentration, compétition, enjeu, etc. C’est une conséquence normale sur la plan psychophysiologique dans une situation où l’on est d’une façon ou d’une autre sous tension. À ce titre nombre de sports collectifs devraient alors être aussi visés par ces détracteurs. D’ailleurs, nous parlions plus haut de cette tendance liberticide à vouloir intervenir trop vite suite à un fait isolé (bien que malheureux, nous en convenons). Nous posons donc la question : combien de joueurs sur console ou ordinateur sont-ils devenus fous, se sont suicidés, sont morts de faim, etc., par rapport aux centaines de millions de joueurs qui ne sont pas passés à l’acte. A contrario, combien de matches de Rugby où l’on s’échange quelques baffes chaque dimanche ? Loin de nous de fustiger non plus ce formidable sport. Il s’agit juste de mettre en évidence l’absurdité statistique qui pousse d’aucuns à intervenir dans des domaines où d’entrée la question est mal posée. Et de nous jouer de ces faux-arguments en les leur renvoyant.
Qu’est-ce qui peut donc bien motiver ces groupes de pression, moralisateurs et autres censeurs persuadés de posséder la « bonne » façon de voir le monde, ou la simple opinion qui acquiesce aux réactions suscitées par la dernière dépêche qui conduit à stigmatiser encore une pratique répandue à cause d’un simple cas isolé ?
Nous avons déjà évoqué le syndrome d’utopie, concept forgé par l’école dite de Palo Alto. Rappelons ce que Paul Watzlawick en disait :
… tous les aspects du syndrome d’utopie ont ceci en commun ; les prémisses sur lesquelles le syndrome se fonde sont considérées comme plus réelles que la réalité. Nous voulons dire par là que, lorsqu’un individu (ou un groupe, une société) s’efforce d’ordonner son univers en accord avec sa prémisse et que son effort échoue, il ne va pas normalement réexaminer sa prémisse pour savoir si elle ne recèle pas d’élément absurde ou irréel, mais nous l’avons vu, accuser l’extérieur (par exemple, la société), ou sa propre incapacité.
On pourrait arguer qu’il y a comme un côté naïf, idyllique, dans les représentations du monde que se font ceux qui entretiennent ce syndrome. Les problèmes peuvent commencer à surgir dès lors qu’ils ne comprennent pas que l’on puisse percevoir la réalité différemment, mais surtout lorsqu’ils veulent l’imposer aux autres. Même si leurs intentions sont bonnes et l’on sait combien le chemin de l’enfer en est pavé… Pire, il se pourrait qu’il n’y ait pas de solution globale pour ces phénomènes locaux, même malheureux, et c’est là que le syndrome prend tout son sens : s’entêter aujourd’hui à chercher des solutions à des situations particulières, alors que par le passé l’humanité semblait généralement avoir appris à les accepter.
Ces utopistes voient des solutions là où il n’y en a pas. En effet, pourquoi a priori vouloir résoudre des problèmes si ceux-ci n’existent pas ? Au lieu d’observer simplement les faits, agir au cas par cas si effectivement il y a un souci quelconque — en incluant le contexte de la situation ainsi que toute la complexité des facteurs possibles — qu’est-ce qui peut bien pousser à régulièrement stigmatiser des pratiques de divertissement comme les jeux vidéo ? Soit c’est par crainte de risques possibles fantasmés, soit c’est pour répondre à cette pulsion de trouver à tout prix la cause de phénomènes perçus à un niveau social mais qui se révèle vite réductrice quand on explore les cas individuels. Dans tous les cas le bouc-émissaire devient le responsable idéal car le moralisateur utopiste s’efforce d’atteindre un monde sans problèmes. Il suffit qu’il redéfinisse le sens de certaines pratiques, les reconnaisse comme fondamentalement anormales et donc passibles de solution. Bref, tout porte à croire qu’il définit en fait les difficultés et plaisirs normaux de la vie comme des anomalies qu’il faut corriger.
Bon jeu !